WINTZENHEIM . LOGELBACH

Auguste Haussmann - Guerre - 1870


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Guerre de 1870

6 juillet : Déclaration de M. de Gramont à la Chambre.

11 juillet : Je pars pour l’Alsace et je loge à Turckheim chez M. Meyer du 12 juillet au 2 août. Départ de son gendre, M. Rapp, qui ne tarde pas à être fait prisonnier. - Départ des hommes de la réserve et des conscrits. Passage des troupes, des zouaves et des turcos* à Colmar. - Grand enthousiasme ; tout le monde chante la Marseillaise. On rêve victoires et conquêtes ! Le 47 à Colmar.

2 août : Début en apparence heureux à Saarbrück. Petit succès bien exagéré !!

7 août : Horrible lendemain. La bataille qui se livre près de Haguenau est d’abord interprétée comme une victoire que l’on nous annonce le dimanche matin, ainsi que les illuminations de la veille à Colmar. Une demi-heure après nous apprenons l’affreuse déroute de Woerth. M. Baratie, qui est allé à Strasbourg, y a vu rentrer les fuyards.

8 août : Aujourd’hui, lundi, on nous annonce...

* Turcos = tirailleurs algériens. C’étaient des unités d’infanterie à recrutement majoritairement indigène venues d’Algérie française. Ont existé de 1842 à 1964 (Wikipédia)

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... au Logelbach (où je suis depuis le 2 chez Fritz Titot (?) que les Prussiens approchent de Colmar, qu’ils sont en vue, que l’on a enlevé le drapeau noir ; le Maire a fait tambouriner l’approche de l’ennemi et a recommandé de ne pas opposer de résistance. Les bourgeois de Colmar achètent des vivres pour l’ennemi qui n’arrive pas. Les ouvrières du tissage et de la filature se sont sauvées en pleurant et en disant que les Prussiens allaient les tuer. Cela me rappelle la matinée de l’explosion de la poudrerie en 1822 !

Je cherche à raffermir les courages ici et en ville et à communiquer un peu de ma confiance, car une défaite à 1 contre 4 ne signifie rien à mes yeux.

Je démontre qu’il n’a pas pu y avoir plus de 12.000 Français hors de combat sur 93.000, d’après les chiffres de Sadovia. On me rit au nez en chemin de fer. On parle de 25.000. J’étais encore au-dessus de la vérité.

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Nous avons appris notre défaite de Forbach presqu’en même temps que celle de Woerth. Je comptais toujours sur Failly* pour aider Mac-Mahon à Woerth.

14-16-18 août : Affaire de Longeville, de Doncourt, de Jaumont, interprétées comme des victoires de Bazaine. On s’attend à une grande bataille à Chalons où l’on crut que Mac-Mahon et Bazaine (qui a cherché à gagner Verdun) attendent les Prussiens. Au lieu de cela, Mac-Mahon tourne à droite avec ses 120.000 hommes et cherche à aller dégager Bazaine.

Chaque jour on court voir les affiches de la Préfecture qui sont très laconiques et pitoyablement rédigées. 2 fois les journaux de Paris ont cessé d’arriver pendant quelques jours.

Le bon Fritz souffre d’une névralgie à la tête (d’après le Dr Gastinger) et garde le lit. Il est bien les matinées et mal le soir et avant midi. Le repas lui fait du bien.
Visites de M. Hartmann.

* Failly = Général Pierre Louis de Failly

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J'ai songé à repartir le 7 et le 8 pour Paris. Mais les embarras de la route et la pensée d’avoir l’air de déserter du lieu de ma naissance au moment du danger ainsi que celle de pouvoir me rendre utile au Logelbach en cas d’invasion, m’y retiennent. Le mal de Fritz vient s’ajouter à ces considérations.

Dispositions favorables aux Prussiens – Considérations protestantes. M. de Reinach se déplace à Schlettstadt (Sélestat) menacé d’un blocus. On s’attend toujours au passage du Rhin par les Prussiens. Des fanatiques font une scène en demandant des armes à M. de Reinach et remet le ..... à Caroline en parlant d’une guerre de religion.

28 août : Fritz allant mieux et les Prussiens n’arrivant pas, l’absence de journaux, de nouvelles et le désir de toucher mes rentes à Paris et de m’y trouver en cas de siège, me déterminent à partir, mais par la Suisse.

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A 8 heures ½ en quittant la gare, j’apprends que les Prussiens seraient à Chalandry* puis Verneuil et reprenant le chemin de fer ………… Je couche à Neufchatel où je suis arrivé très lentement à 9 heures du soir. J’en repars à 9 heures du matin pour Paris par Dijon, en compagnie d’une quantité de soldats de la réserve.

25 août : Nous arrivons à Paris le 25 à 6 heures du matin. Paris me parait moins animé que de coutume, les voitures sont moins nombreuses, la physionomie publique plus sérieuse. M. Brinage est fort sombre. M. Cruizot, M. Valentin L. comptent sur la déroute des Prussiens. Les premiers jours sont assez bons, mais sans nouvelles.

26, 30, 31 août : La 1ère et la 3ème de ces batailles sont interprétée à notre avantage, celle du 30 en faveur des Prussiens.

3 septembre : Ce soir, premières mauvaises nouvelles données par Dalikov à la Chambre. Aujourd’hui matin, dimanche, on apprend la capitulation de 40.000 hommes à Sedan...

* Chalandry = commune de l'Aisne

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... et la captivité de l’empereur. Grande agitation sur le boulevard. Le cri de déchéance se fait entendre. A 3 heures ½ je crois, la République est proclamée. (La 3ème République française). La Chambre a fait preuve d‘une maladresse suprême en ajournant la discussion des projets de Jules Favre et Thiers présentés dans la séance de nuit.

5 septembre : Grand abattement. Je fais visite au Commandant Vallès à Versailles. Son colonel dit qu’il n’y a pas d’armée à Lyon et sur la Loire et paraît découragé ! Agitation dans Paris.

6 septembre : On songe à la défense. Vinay serait revenu ce soir avec son Corps fort de 30.000 hommes.

7 septembre : Forte pluie. M. Failatuch qui m‘avait promis un fusil de chasse, est parti pour Tonnerre. Depuis le 7 jusqu’au 13 je garde la chambre par suite d’une fluxion à la joue gauche avec fièvre et mal de tête.

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13 septembre : Aujourd’hui grande revue de la garde nationale et des mobiles passée par le Général Trochu sur les boulevards vers midi. J’arrive trop tard, à 1 heure, mais je vois rentrer de nombreux bataillons de mobiles et de gardes nationaux. Quelques-uns de ceux-ci, faubouriers en bourgeois bruyant et criant, ont pitoyable tournure avec leurs fusils ornés de fleurs. On acclame Glais-Bizoin* près de la rue de Choiseul. Beaucoup de bataillons de mobiles ont une excellente tenue, et défilent avec calme et ordre. Il y en a en blouses bleues, grises, en vareuses, etc. Leurs petits officiers posent un peu trop.

La physionomie de Paris est très remarquable. Le public, les dames surtout, rient et sont gaies comme de coutume. Quelle étonnante capitale à la veille d’un siège !

Je fais ma visite à la statue de Strasbourg.

Notre Cité d’Antin est aussi peuplée de mobiles.

*Glaiz Bizoin = homme politique, député des Cotes-du-Nord

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15 septembre : Visité le bas des buttes Montmartre, la petite redoute à la moitié de la hauteur. On voit dans le lointain la fumée de quelques bois incendiés.

16 septembre : Le jardin des Tuileries est transformé en parc d’artillerie. M. Thiers est parti pour Londres depuis 4 jours.

19 septembre : Investissement de Paris

Commencement de l’investissement

Depuis deux jours les Prussiens se montrent aux environs de Paris. Aujourd’hui premier engagement sérieux près de Chatillon (dont la redoute non achevée a été prise). Le corps de Ducrot a donné près des bois de Meudon et de Clamart où les Prussiens s’étaient abrités suivant leur coutume. Notre droite (zouaves de marche) a reculé tout d’abord et s'est débandée. De nombreux fuyards de la ligne et des zouaves sont rentrés dans Paris en y sonnant l’alarme. Les mobiles de l’ouest, par contre, ont bien tenu, ainsi que certains régiments. La gauche a résisté. Les...

Note en marge : C’est un jeune mobile de Paris, ami de Soelzmann, né à Rhodes, qui me parle le premier de cette affaire où il a tué 5 Prussiens, ce dont il est un peu ému.

 

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... cuirassiers chargeant dans la forêt, s’y sont fait écharper. La gendarmerie à cheval a souffert. Ducrot* a fait charger la partie de son corps non débandé vers les forts dont les feux ont beaucoup tué de monde à l’ennemi. Notre artillerie aurait obtenu de beaux avantages. Celle des Prussiens a fait du mal à nos troupes exposées à un feu que l’ennemi cherchait même à tourner. Enfin, vers 4 heures, tout le monde est rentré dans Paris. Plus à l’Est, Viney, avec le 13ème Corps, a eu quelques succès.

20 septembre : Je me rends hors de la barrière de Vaugirard. Les forts ne tirent plus aujourd'hui.

21 septembre : Ce matin je vais aux buttes Montmartre d'où l'on voit des fumées épaisses du côté d'Aubervilliers, de Romainville et de Noisy. De temps à autre on entend le canon. Il y a aussi de petits incendies aux environs. Cette affaire Aubervilliers a été un succès pour nous. Cet après-midi, je vais à la Porte Maillot. Rien de curieux. Du train d'artillerie y est rassemblé ?

* Ducrot = Général de division

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22 septembre : Les journaux annoncent que Jules Favre est revenu bien après avoir essuyé à Ferrières un refus de Bismarck qui demande fièrement l’Alsace et la Lorraine.

On me dit que mon nom m’expose à des désagréments. Je réponds à cette sotte observation comme elle le mérite. Les journaux disent qu’il a proposé à une réunion de confisquer la fortune de tous les sénateurs, députés de la majorité et ministres, ce qui rapporterait plus de 2 milliards !

23 septembre : Aujourd’hui combat victorieux pour nous à Villejuif et Montrouge. Nous aurions dominé les Prussiens de grand matin. Ils auraient perdu beaucoup de monde, à ce que me dit en omnibus un ancien sergent de ville, témoin de l’affaire. On parle de plusieurs milliers de prisonniers prussiens. La brigade Maud'huy s’est distinguée. Quand je suis allé aux buttes Montmartre, à 2 heures, tout était terminé. Cette affaire répand la joie dans Paris. La réponse hautaine de Bismarck à Favre a exaspéré tout le monde.

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24 septembre : Visite au Trocadéro. Rien vu.

24,25,26 septembre : Calme complet. Temps superbe. Ballons postes expédiés de Paris.

27 septembre : Allé au Point du Jour par le chemin de ceinture. Quelques canonniers sont en amont près du quai. Une ... noire, est près d'un pont de bateau, de l’autre côté du viaduc. Je ne remarque point de barricades et peu de grands préparatifs. On ne voit rien des Prussiens sur les collines de Meudon.

Avant de partir, j’ai remarqué une forte fumée qu’on prenait d’abord pour un feu de cheminée dans le faubourg Poissonnière. C’était un incendie de barils de pétrole aux Buttes Chaumont. La colonne de fumée était noire, haute et menaçante. Elle obscurcissait le ciel qui était magnifique et restait immobile.

28 septembre : Nouvelles rassurantes de Tours sur les armements de la Loire et du Midi. M. Thiers est décidément parti pour la Russie.

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28 septembre : Je me présente chez le Capitaine Megnus (27 rue Taitbout) de la part de M. Boinage fils et lui demande si l’on est tenu à un service dans sa compagnie de réserve. Il me répond que oui, une fois par semaine pendant 24 heures. Il me parle de la discipline sévère introduite par décret de ce jour dans la garde nationale. Il me dit qu’en m‘inscrivant de suite, il pourrait me faire nommer caporal ou sergent, ce qui me dispenserait des corvées.

Je retourne à la Ligue des vétérans, rue des Bons Enfants. Rien de définitif.

30 septembre : Ce matin, nos troupes prennent l’offensive sur plusieurs points, notamment du côté de Villejuif centre Chevilly, l’Hay et Choisy. L’affaire est censée terminée vers 9 ou 10 heures. Cependant, quand je monte aux buttes Montmartre vers midi 1/4, on voit et on entend encore la canonnade et la fusillade dans le Midi.

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Ce doit être la fin de l’affaire. Nos troupes se sont repliées sur Villejuif. Elles ont assez souffert et perdu le général Guilhlem. Cependant on dit la journée bonne. C’est faux – Nous avons perdu 2.000 hommes sans résultat. Vallès a reçu une balle dans la cheville.

1er octobre : J'achète un fusil Lefaucheux de 90F et qui fait galonné une casquette pour petite tenue de consul. Je ne décide, s'il y a lieu, à faire le coup de feu sous mon ancien uniforme, par suite des difficultés et des ennuis que me présenterait la Garde nationale.

Dans les comptes de l'Empereur, le Duc de Tarente figure, en 1869, pour une subvention mensuelle de 2000 F portée à 4000 en 1870. Pasigny recevait chaque mois 40.000 ; Mme Volder 500 F, M. Jérôme Dandtès 3000 F de temps en temps, le baron Vinot 500 F, Granier de Cassagnac figure aussi.

Les Marat et toute la famille impériale (sans la Mathilde et Plon-Plon*) recevaient, chaque année, 1.300.000 F.

* Plon-Plon : Napoléon-Jérôme Bonaparte, cousin germain de l’empereur Napoléon III .

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2 octobre : Je reçois une lettre de Vallès qui m’apprend qu’il a reçu une contusion d’une balle à la cheville, à l’affaire de Chevilly.

On apprend la prise de Strasbourg.

3 octobre : Je fais visite à Vallès à Vincennes. Je le trouve au lit. Il me montre sa jambe. Il a un petit appareil à la cheville. Je remarque un peu d’épanchement au-dessus. La balle a troué la botte, mais n’a point pénétré dans les chairs. C’est une blessure légère. Il en a pour une huitaine au lit. Nous espérons que cela hâtera sa nomination de lieutenant-colonel. Un capitaine de son régiment a reçu une balle à la hanche. Quelques hommes et chevaux ont été blessés. En somme le régiment a été heureux, eu égard à la mitraille à laquelle il a été exposé !

Le Com. Beaumale que j’ai trouvé au camp de cavalerie près du donjon et qui m’a fait conduire chez Vallès...

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... paraissait navré et découragé de ce qu’on lui avait dit, le matin, à l’enterrement du Gal Guilhem. Il ne croit pas à l’armée de la Loire. Il prétend qu’on n’a pas fabriqué un canon à Paris. Il dit que l’affaire de Chevilly a été un échec pour nous, que nous avons perdu 2 ou 3.000 hommes sans en tuer à l’ennemi. C’était trop pour une reconnaissance, pas assez pour s’emparer de Choisy-le-Roy, comme on en avait l’intention. L’artillerie nous faisait défaut. Cette affaire peut marcher de pair avec celle de Châtillon.

Vallès paraît avoir meilleur espoir. Il dit que dernièrement la cavalerie prussienne a fait de haute école devant eux pour les attirer sous une batterie. Mais ils ne s’y sont pas laissé prendre.

Il y a 6 ou 7 régiments de cavalerie française dans et autour de Paris : 2 régiments de chasseurs de la brigade Cousin, 1 régiment de lanciers, ...

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... un régiment de marche de la garde, et le régiment de gendarmerie, plus un escadron de spahis.

5 octobre : Fait visite à Boinage qui paraît assez dérangé. Il pense que les Prussiens veulent nous prendre par la famine : c’est le thème admis depuis 8 jours, tandis qu’avant on croyait à une attaque sur le Point du Jour qui s’est beaucoup renforcé.

La question de la fabrication des canons modèle prussien par l’industrie privée occupe toute la presse. On est très monté contre le comité d’artillerie.

Le beau temps dure depuis 16 jours avec obstination...

Les abords de la carrière de Vincennes sont bien défendus. Il y a une ligne de barricades en maçonnerie derrière les remparts à une centaine de mètres.

Aujourd’hui le Mont Valérien a vivement canonné les travaux des Prussiens à St Cloud pendant la nuit et jusqu’à 10 h du matin.

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6 octobre : Je vais vers 3h au Point du Jour et je me dirige par l’avenue de Versailles voir les fortifications garnies de trous de coups de pioche. Au moment où j’approche de la barrière, j'entends 3 ou 4 coups de canon dans le voisinage. On dit que c’est la canonnière Farcy, placée près du port de bateaux du Pont d’Iéna, qui a tiré sur les redoutes prussiennes de Meudon. Quand je me rends sur le pont, la canonnade a cessé.

8 octobre : Ce matin, vers 11 heures ½, par un temps enfin pluvieux, j'entends très bien une assez forte canonnade de ma chambre. C’est le Mont Valérien qui profite de netteté de la perspective, due au changement de temps, pour canonner les ouvrages prussiens de la Lanterne de Diogène*, de Meudon et de Rueil. Il démolit le jour ce que l’ennemi construit la nuit. Ce dernier travaille réellement pour le Roi de Prusse.

Je prends à 2 heures le chemin de ...

*Lanterne de Diogène = monument du parc de St CLoud

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... ceinture et je fais tout le tour de Paris, en m‘arrêtant une ½ heure à Bercy pour voir le barrage de la Seine sous le pont par les canonnières. On construit beaucoup d’abris pour les troupes le long des remparts. Ce ne sont point des casemates, mais des baraques en poutres recouvertes de terre. Il y a aussi beaucoup de poudrières.

Les sacs à terre sont maintenant bien disposés 5 à 5 longitudinalement, puis 2 en travers, de manière à laisser des trous pour les fusils. Aux embrasures des canons, il y a des fascines en banchage et des gabions, sortes de tonnelets allongés formés de lattes accolées, et remplis de terre.

Du côté du sud, les remparts ne me paraissent armés que de petites pièces en bronze. A Auteuil on a élevé des redoutes supplémentaires derrière les remparts pour des pièces de marine. Je remarque 3 de ces pièces braquées contre les ouvrages prussiens de St Cloud.

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Le Mont Valérien continue de tirer tout l’après-midi, mais moins souvent qu’à 11 heures.

Il y a eu aujourd’hui une dernière manifestation près de l’Hôtel de Ville pour la fameuse Commune et les élections municipales. Elle a avorté. Trochu est venu. La majorité a crié « Vive la République ». Quelques-uns « Vive la Commune ». Quelle honte en face de l’ennemi et au bruit du canon ! Les socialistes conserveront éternellement cette tache à leur front. Ils en resteront dépopularisés comme les Bourbons par le secours des baïonnettes étrangères.

9 octobre : La pluie continue par moments. Ce matin je retourne au Point du Jour où je n’entends que 7 coups de canon du Mont Valérien.

11 octobre : Ce matin, je me rends de nouveau au Point du Jour à 10 heures. Point de canonnade. On me montre pour 2 sous avec un télescope 3 soldats prussiens jouant au bouchon...

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... devant une maison blanche de Meudon, puis le mur de la redoute ennemie de Meudon abîmé, l’autre jour, par notre artillerie. On en voit les brèches. Cette après-midi, le feu du Mont Valérien contre Rueil, Meudon, St Cloud reprend de plus belle. Il paraît que nous avons fait une sortie dans la direction de Bougival.

13 octobre : Vers midi, j’entends la canonnade de ma fenêtre. Je vais aux Buttes Montmartre d’où l’on voit la fumée du canon dans la direction du fort de Montrouge (que commande le Capitaine de vaisseau Amet, connaissance du Cap). On entend parfaitement les détonations. Elles cessent vers 2 heures.

Je prends le chemin de fer de ceinture pour me rendre à Montrouge. A Passy, M. Bastide, l’ancien ministre (aujourd’hui dans la Commission des barricades) monte dans mon compartiment avec 2 autres messieurs et descend à Auteuil.

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J’arrive à Montrouge vers 4 heures, au moment où 38 prisonniers prussiens (très sales, dit-on) et un drapeau ennemi venaient de passer. De nombreux caissons d’artillerie revenant du combat défilent. Vers 4 heures ½ je vois revenir à cheval, au galop, le Général Trochu qui paraît riant et que l’on acclame. Il est suivi de 6 ou 7 aides de camp. On dit que nous avons pris Bagneux Maho mais que les masses prussiennes l’ont repris. On croit que nous avons remporté un succès.

En retournant à Paris, je vois l’incendie du château de St Cloud d’où s'élève une épaisse fumée. On dit que la canonnière Farcy l’a incendié pour en déloger une batterie prussienne.

On parlait depuis quelques jours de grands mouvements de l’armée prussienne de Versailles vers l’Est. On annonçait que l’ennemi nous attaquerait le 14, anniversaire d’Iéna.

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15 octobre : La grande question de la fabrication par l’industrie privée parisienne des pièces de campagne se chargeant par la culasse (du calibre de 14 centimètres) et des grosses pièces de siège modèle Farcy portant de 7 à 8.000 mètres est enfin tranchée depuis 3 ou 4 jours. 270 pièces de campagne auraient été commandées, dont 50 à Cail*.

Aujourd’hui une lettre du Général Trochu au maire de Paris, décide la mobilisation de 40.000 gardes nationaux sédentaires. Cette mesure, comme celle relative à l’artillerie, a été très réclamée par la presse.

Depuis 8 jours, les rouges de Flourens se tiennent heureusement coi, à la suite de leur manifestation manquée de l’Hôtel-de-Ville.

La réapparition du Général Burnside** il y a 8 jours, a fait reparler un peu des négociations pacifiques. Puissent-elles ne pas être réelles. Il ne s’agit plus d’acheter la paix, mais de la dater bientôt.

* Cail = Fabricant français de canons

** Gal Burnside = Ambrose Everett Burnside (1824-1881) était un militaire et homme politique américain de Rhode Island. Au cours d’une visite en Europe en 1870, Burnside tente une médiation entre Français et Allemands engagés dans la guerre franco-prussienne, sans succès.

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18 octobre 8 heures : Dans la nuit du 18 au 19, les Prussiens auraient cherché à surprendre nos mobiles du côté de Vanves et de Montrouge. Il y a eu vive fusillade et canonnade, mais sans grand résultat.

19 octobre : Je vais au Point du Jour vers 2 heures. Je vois le Mont-Valérien tirer 4 coups de canon que nous entendons à peine, le vent venant du Sud. La distance est à plus de 4 kilomètres. La batterie de la redoute du rempart d’Auteuil a aussi tiré aujourd’hui pour la 1ère fois.

J’ai vu flotter un drapeau prussien blanc et noir du côté de Meudon.

20 octobre : Cette après-midi, vers 3 heures 1/2, aux Champs Elysées, j’entends 6 forts coups de canon du côté de Montrouge. Les Prussiens ont tiré de ce côté. Ils voudraient empêcher nos travaux de terrassement du côté de Bagneux et Chatillon. Ce soir à 5 heures, 2 bataillons de mobiles défilent sur le boulevard. On les dit engagés vers Montrouge où l’on se serait battu cette après-midi.

Il paraît que c’est faux, d’après l’affaire du lendemain d’un autre côté.

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21 octobre (vendredi) : Cette après-midi, vers 2 heures ½ ou 3 heures, revenant du Luxembourg, j’entends des coups de canon du côté du Mont-Valérien. C’est la sortie du général Ducrot.

L’affaire a commencé vers 1 heure par une forte canonnade. Puis, environ 7.000 Français en 3 groupes appuyés d’une forte artillerie de campagne (70 pièces) a attaqué Rueil, la Malmaison, le château de Buzenval et les Jonchères. Les Prussiens ont, dit-on, beaucoup souffert de notre canonnade. Nous avons eu aussi 35 tués, 250 blessés et 160 disparus ou prisonniers, plus 2 pièces de 4 prises par l’ennemi dans une surprise. Les tirailleurs de la réserve du Gal Martenot ont, un instant, occupé la redoute de Montretout que des journaux ont, à tort, annoncé reprise par nous. On avait aussi répandu la fausse nouvelle que 5.000 ou même 20.000 Prussiens auraient...

En marge: Les batteries d’Auteuil ont aussi tiré pendant 3 ou 4 heures, dit-on, ainsi que la canonnière Farcy.

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... passé la Loire à Bezons, que leur pont aurait été coupé et qu’ils auraient été cernés. Que de mensonges de journaux !
C’est comme la prétendue réception de M. de Flavigny par le Prince Royal*, tandis qu’il n’a pas pu franchir les avant-postes.
L’affaire Ducrot, quoique bonne, n’est pas du tout la victoire qu’on avait annoncée.

Souscription de 1500 canons de campagne lancée par le Maire de Canon et les journaux. Pourquoi un chiffre si exagéré qui ne pourra évidemment être réalisé en temps utile ? Le gouvernement en a commandé 300 qui exigeront pour 3 milliers ½ de chevaux.

23 octobre : Aujourd’hui dimanche, Paris apprend l’occupation d’Orléans par les Prussiens, qui date de quelques jours.

Ce sont des pigeons messagers qui, de Tours, nous apportent la plupart des dépêches. C’est ainsi que nous avons appris l’arrivée de Bourbaki de Metz à Tours.
L’aigle nous a perdu. Puisse le pigeon nous sauver !

24 octobre : Visite à M. Guéroult, Sous-Directeur. Notification de ce fonctionnaire (voir mes notes)

* Prince Royal = le Prince Royal de Prusse, Frédéric Guillaume

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Aujourd’hui, je remarque sur le Rond-Point des Champs Elysées, une table ronde à tapis en plein vent, entourée de 3 fauteuils et couverte de pièces d’argent et de vins, offrandes patriotiques pour la fabrication des 1500 canons demandés par le Maire de Paris.Cela sont 92 !

25 octobre : Hier soir, vers 8 heures, on a vu une magnifique aurore boréale dans la partie N.O. du ciel. D’abord on a cru à un incendie. Il paraît que beaucoup de personnes ont interprété comme un signe de victoire cette couronne rouge de sang qui s‘élevait au-dessus de Paris. J’ai souscrit aux canons pour 40 F dans les bureaux du Siècle.

27 octobre : Au bruit du canon je me rends à la Porte Maillot. Le Mont Valérien tire peu. Rencontré Daguenet. Je me rends au Point du Jour. En passant devant la batterie d’Auteuil, je lui vois tirer un coup. Les remparts du Point du Jour canonnent aussi aujourd’hui. Je retourne ...

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...à Auteuil et me dirige vers la batterie maintenant entourée de curieux que l‘on fait reculer. Elle tire son dernier coup au moment où je descends l’escalier de la gare. Un officier d’artillerie dit à un curieux : « On ne fume pas » Pourquoi ?, réplique ce dernier - « Parce qu’il y a ici de la poudre et que je n’ai pas envie de sauter.»

La canonnade du Point du Jour s’adressait probablement à la batterie cachée de Meudon, révélée hier par un habitant de ce village. Auteuil devait tirer sur Saint-Cloud.

28 octobre : Aujourd’hui, de grand matin, les francs-tireurs de la Presse*, et quelques autres troupes, s'emparent par surprise du Bourget. Les Prussiens reviennent à charge avec de l’artillerie et sont apeurés, le général de Bellemare** étant arrivé avec des armes.

29 octobre : Nouvelle attaque infructueuse des Prussiens. Leur garde a donné !

30 octobre : Nous n’avons pas envoyé les forces et...

* Francs-tireurs de la presse = Corps organisé dans les premiers jours de septembre et autorisé officiellement le 9. Son commandant, le romancier Gustave AYMARD, qui semble avoir été le promoteur de cette formation, déclarait, le 26 septembre, avoir réuni 600 hommes et dépensé 35.000 francs de ses propres deniers pour leur équipement (source : Ministère des Armées).

** Général de Bellemare = Adrien Alexandre Adolphe de Carrey de Bellemare, également appelé général de Bellemare (1824-1905) est un général de division français (source : Wikipédia).

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... l’artillerie nécessaires, malgré ces 2 retours offensifs qui en annonçaient un 3ème. Nous n’avons que 7 pièces de canon au Bourget. Les Prussiens reviennent aujourd’hui dimanche dans la matinée avec 15 ou 20.000 hommes et 36 canons, et reprennent le village, en nous laissant un grand nombre de prisonniers. Que d’ineptie de notre part.

30 octobre : Cette après-midi, allant à Passy pour faire visite au Général Krosnowski..(qui a assisté bien sûr à la réunion maçonnique où a été cité le roi Guillaume) je remarque près de la gare l’inscription « Quartier Général de l’amiral Commandant le 6ème secteur)».

J’entre dans le château de la Muette et j’envoie ma carte à l’amiral Fleuriot de Langle demandant si je puis le voir. Il descend bientôt avec quelques personnes et me fait entrer, avec un officier des mobiles, dans un salon. Je le complimente sur le magnifique état ...

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... de défense de son secteur. Je lui parle de nos espérances qu’il semble partager.

Je lui rappelle qu’il y a 10 ans, au Cap, nous ne nous doutions guère qu’en juin, hélas ! il serait appelé à défendre Paris ! En partant, je lui dis que je lui demande la permission, en cas d’attaque de son secteur, de venir y faire le coup de fusil en amateur comme ancien consul. Il accueille ma proposition très gracieusement et me dit qu’il a déjà à sa section, M. Noël et d’autres attachés aux Affaires Etrangères.

Ce soir même des groupes se forment sur le boulevard. Les uns, s’appuyant sur les journaux, annoncent la reprise du Bourget par les Prussiens. Des officiers d’Etat-Major contredisent cette nouvelle. Je rencontre Brinage.consterné.

31 octobre : Ce matin est affichée la désespérante nouvelle de la reddition de Metz le 27. Ah, je prévoyais cela en écrivant le 29.7 au Général Le Flo d’envoyer des recrues à Metz.

Les Prussiens ont décidément repris le Bourget...

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..que nous avions laissé sans secours !

M. Thiers est arrivé hier soir avec un patriotique et honorable projet d’armistice conçu par les 4 puissances neutres...

Cette triple coïncidence met le feu aux faubourgs. En allant à La Villette j’ai vu les gardes nationaux en mouvement. Ils marchaient sur l’Hôtel de Ville.

Vers 5 heures, le bruit se répand sur les boulevards que la Commune est nommée avec Dorian pour chef et le gouvernement renversé. En effet, Favre, Trochu etc. ont été conduits à l’Hôtel de Ville, arrêtés par les hommes de Pyat* et de Flourans.

Mais M. Picard, échappé, a organisé la résistance aux Finances. Les ... bataillons et les mobiles marchent sur l’Hôtel de Ville, chassent les insurgés et réhabilitent l’ordre en délivrant Trochu et Favre.

* Pyat = Félix Aimé Pyat ( 1810-1889) est un journaliste, auteur dramatique et homme politique français, personnalité de la Commune de Paris.

 

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A 11 heures j’entends battre la générale, puis à 3 heures du matin. Des sons de trombes d’insurgés se font entendre aussi.

1er novembre : Près du cimetière Montmartre, j’entends un tambour annoncer après roulement les élections de la Commune pour aujourd’hui.

A 2 heures je lis à la mairie du 9ème arrondissement ces affiches annonçant que l’affiche citée relative aux élections pour aujourd’hui est annulée. (Arago* qui avait perdu la tête l’avait publiée). Jeudi toute la population de Paris votera par oui et par non sur l’opportunité des élections municipales. En tout cas, la commune révolutionnaire qu’on voulait constituer d’emblée est balayée bien heureusement.

3 novembre : Vote favorable à l’ordre. 320.000 « oui » (sans compter l’armée) se prononcent, d’après la dernière formule adoptée, pour le maintien du gouvernement de la défense, 53.000 « non » représentent le...

* Arago = Etienne Vincent Arago (1802-1892) est un dramaturge et homme politique français. Républicain engagé, exilé, il fut maire de Paris en 1870.

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... chiffre des brigands socialistes, alliés de la Prusse. Cette infâme faction est jugée, les socialistes et les communistes sont, il faut l’espérer, coulés à jamais pour leur odieuse conduite en face de l’ennemi qui s’en réjouissait à Versailles.

5 novembre : Aujourd’hui élection des maires et adjoints. (perte d’un temps précieux).

6 novembre : On apprend que les négociations pour l’armistice ont été rompues hier, M. de Bismarck ayant refusé le ravitaillement proportionnel de Paris pendant l’armistice. La Prusse aura profité des 8 jours perdus pour faire marcher ses 200.000 de Metz sur Paris.

Voilà tout ce que nous devons à la proposition rejetée des 4 puissances neutres.

8,9,10,11 novembre : On parle de nouveau négociations. Il serait question aussi de l’élection d’une Assemblée Constituante sans armistice (ce qu’on aurait dû faire depuis longtemps s’il y avait ...

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... de l’esprit politique dans notre pays), puis de délégations départementales x 24. Il ressort de tout cela que notre gouvernement de la Défense aurait dû, dès le 5 septembre, provoquer des élections dans la 15aine au lieu de les différer sans doute par crainte de la réaction. Elles auraient pu avoir lieu avant l’arrivée de l’ennemi sur Paris.

Depuis 12 jours que la capitulation de Metz est connue, on n’a pas songé à livrer une grande bataille aux assiégeants pour devancer l’arrivée de leurs renforts de Metz. Déjà on annonce l’arrivée de l’avant-garde, d’une division de Landwehr de la garde. Ces retards sont stupides et criminels.

La mobilisation de 100.000 gardes nationaux vient d’être décrétée d’après un mode vicieux. Enfin on patauge et on perd la tête.

Les bulletins de siège se forment depuis l’affaire de Rueil et du Bourget, c’est-à-dire depuis 15 jours, à annoncer ...

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... que nos batteries ont tiré quelques coups sur Brimborion* ou que les Hautes-Bruyères ont canonné Chevilly.

On dit que les Prussiens ont à peu près terminé leurs ouvrages d’attaque et disposé 150 pièces de siège dans des travaux cachés et casematés pour bombarder Ivry, Vanves et le Point du Jour.

Plusieurs journaux pessimistes annoncent à désespérer. About, dans un ignoble article du Soir, dit que Paris capitulera infailliblement comme Metz et Strasbourg ; qu’ainsi il faut faire la paix...

12 novembre : Allé aujourd’hui aux buttes .... On a enlevé la batterie marine que j'avais vue.

14 novembre : Allé au Point du Jour - Point de canonnade cette après-midi.

Depuis une huitaine beaucoup de parisiens demandent une assemblée nationale élue sans armistice - Découragement  croissant - Circulaire de Trochu empreinte d’une sombre énergie ...

* Brimborion = le parc de Brimborion appartient à la série des grands parcs des bords de Seine et se trouve dans la ville de Sèvres dans les Hauts-de-Seine.

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... et qui ne mentionne pas l’Assemblée.

15 novembre : Heureuse matinée ! Notre première victoire est annoncée. Le général d’Aurelle de Paladines a repris Orléans après deux jours de lutte. Le [général] bavarois von der Tann y aurait perdu plus de 9000 hommes et 1000 prisonniers. La fortune de la guerre va-t-elle enfin changer en notre faveur ?

17-18 novembre : On apprend que le nombre de prisonniers faits par nous est de 2500 et que les Prussiens ont perdu en tout de 7 à 8000 hommes tués, blessés, prisonniers.

21 novembre : Je profite d’une belle matinée pour aller faire la ceinture à Montrouge où j’arrive par une pluie battante qui dure 2 heures. Je me dirige dans la pluie vers le village de Montrouge. On entend le canon du fort d’Issy. Le mauvais temps m’oblige à rebrousser chemin.

23 novembre : Cette après-midi je vais par le chemin de fer rouvert à Nogent-sur-Marne. Au sortir du village, près des avant-postes ...

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... je vois rapporter sur un brancard le cadavre d’un maraudeur tué, dit-on, par nos avant-postes. Les soldats me montrent sur une colline vers l’Est, au-delà de la Marne, et dans une vallée, une maisonnette occupée par les Prussiens à environ 2500 mètres de nous. Les avant-postes ennemis sont plus rapprochés et l’on peut recevoir ici des balles. On entend des coups de fusil vers le Sud par moments.

Les maisons de Nogent sont presque toutes désertes.

Ces jours passés, le général Clément Thomas a inspecté aux Champs-Elysées les nouvelles compagnies de garde nationale sédentaires mobilisés. On dit que cela nous donne presque 100.000 hommes à ajouter aux 250.000 auxquels on évalue les 2ème et 3ème armées, je crois avec exagération ; car on dit aussi que cette 3ème armée n’est que de 70.000 hommes ; or, la 2ème compte 8 divisions qui doivent fixer de 80 à 100.000 hommes.

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24 novembre : Allé ce soir au Club du Casino-Cadet. Un officier de la garde nationale commence par fulminer contre la police impériale qu’il voit renaître dans les gardiens de la paix chargés exclusivement de certains postes.

Puis un M. Malate ou Marat, à l’accent très alsacien, parlant beaucoup de l’Amérique où il a séjourné, demande que les prêtres et les frères ..... soient appelés sous les drapeaux. Il ne voit pas pourquoi les non-croyants comme lui sont appelés à payer pour le débit de la mauvaise marchandise des prêtres dans les églises (sifflets).

Réclamation de Mme de Chatillon-Mogador. Celle-ci monte à la tribune et prend la défense des prêtres, disant qu'elle les a vus en Amérique et en Australie, affirmant qu'elle ne les aime pas, qu'elle ne prie jamais, mais que cependant ils ont du bien.

Un garde national réclame contre les boutiquiers (?) qui ont réclamé la paix ...

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...disant que qu’ils oublient que ce seraient eux qui auraient à payer la plus grosse part des 5 ou 6 milliards que nous demande Bismarck.

La réunion n’est pas très nombreuse. On fume. Il y a des dames. En somme le ton en est assez modéré comparativement à 1848.

Rencontré M. Ramel qui me montre une quittance de 5.000 f qu’il a offerts pour un canon au nom de son père mort il y a 55 ans. Quel beau trait de la part d’un homme qui n’est pas riche !

26.septembre : Le Commandant Massioni, mon vieil ami, a été blessé à la jambe hier à l’affaire de Branly. Laissé ma carte à la main.(?)

27 septembre : A partir d’aujourd’hui les portes de Paris sont fermées.

28 septembre : On voit défiler une division de cavaliers (celle de Bertin de Vaux ?) par la rue Lafayette. Il fait un fort brouillard.

29.septembre : Ce matin vers 7 heures, on entend une forte canonnade dans l’Est. Toujours du brouillard. Je vais aux buttes Montmartre où je n’entends plus rien, mais il y a foule.

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Ce soir, 29, « La Liberté » répand des nouvelles inquiétantes dans Paris, tandis que l’après-midi vers 3 heures, j’en avais recueilli de très bonnes au pont de Bercy. On y disait que Choisy était pris, que nous avions fait 9.000 Bavarois prisonniers. On entend une canonnade, mais assez faible au sud, dans le lointain.

La vérité est que le 29, une crue de la Marne a empêché Ducrot d’établir ses ponts. Le Corps de Viney seul a donné, a pris l’Hay qu’il lui a fallu abandonner.

L’amiral Pothuau a occupé de grand matin le Parc aux Bœufs à Choisy, qu’il a gardé, mais Choisy même est resté aux Prussiens.

L’inquiétude se répand, le soir sur les boulevards par suite de l’article de « La Liberté » qu’on blâme fort.

30 septembre : Ce matin et toute la nuit forte canonnade. Le temps est magnifique. J’entends au cimetière Montmartre à 10 heures une forte canonnade dans le nord, probablement vers Gennevilliers. A 11 heures, je monte ...

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... aux Buttes Montmartre où il y a foule. On entend la plus violente canonnade dans l’Est, vers Nogent. On canonne aussi, mais moins fort, dans la direction du Bourget.

Je vais par la ceinture à Bercy vers 2 heures ½. On voit la fumée des canons soit du fort de Charenton, soit des Canonnières, au-dessus de la Seine.

Point de nouvelles. Le soir de bonnes nouvelles circulent sur le boulevard.

L’Officiel annonce le passage de la Marne par Ducrot et ses succès entre Coeilly et Bry. Il a repoussé les Prussiens des Crètes et a couché sur le terrain, occupant le plateau de Chennevières.

L’amiral Laroncière a obtenu un succès à Draincy et fait 72 prisonniers.

D’Exea a passé le soir la Marne et pris l’offensive. Susbielle qui avait occupé Montmesnil, a été forcé de l’abandonner. En somme très bonne et très honorable journée pleine d’espérances

Notes :
- Coeuilly, Bry , Chenevières : diverses localités de la Marne.
- D’Exéa : Général français venant d’une famille noble originaire de la région de Narbonne (Wikipédia)

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1er décembre : Je retourne ce matin aux Buttes Montmartre. Très peu de canonnade dans le lointain. Je vois la fumée d’une pièce du fort d’Aubervilliers contre le Bourget. Dans le lointain, nous voyons filer un train militaire prussien par la voie ferrée de l’ennemi derrière le Bourget vers Gennevilliers.

2 décembre : Je viens d’assister, des hauteurs du Père Lachaise, à la canonnade de nos positions d’Avron et de Coeuilly. On distinguait parfaitement le feu de nos batteries de cette position, à droite du fort de Nogent qui tirait aussi de temps en temps. La canonnade était encore très forte à 2 heures ½ et durait depuis 7 heures du matin. A 3 heures moins ¼ elle s'est sensiblement ralentie. On voyait les bombes s’éclater en l’air en produisant l’effet d’un ballon qui se dissipait en 10 ou 20 secondes.

Le fort de Charenton paraissait aussi tirer.
Le cimetière était rempli de curieux. Le froid était vif.

Je me suis rendu au faubourg Saint-Antoine...

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... et j’ai vu amener des blessés en voitures à l’hôpital St-Antoine.

On dirait que les Prussiens nous avaient surpris ce matin, puis avaient été repoussés et que nous avions même gagné du terrain et fait beaucoup de prisonniers.

3 décembre : Décidément la journée d‘hier a été bonne encore pour nous, meilleure même que celle du 30 septembre d’après les rapports officiels. Nous avons repris nos positions enlevées le matin, et même, à ce qu’il paraît, gagné du terrain ensuite. Bonnes nouvelles aussi de la Loire : Montargis réoccupé par nous.

4 décembre : La bataille de Villiers d’hier est considérée comme une victoire pour nous. Les pertes de l’ennemi dans les 3 affaires sont évaluées au triple des nôtres, à 15 ou 20.000 hommes. Nous avons fait 800 prisonniers.

Aujourd’hui Ducrot fait repasser la Marne à son armée qui va se reposer à Vincennes. Désappointement dans le public. On se demande si nous avons au moins conservé les positions acquises.

J’assite à une conférence d’Ortolan sur le droit des paysans à combattre l’invasion.

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5 décembre : Je vois défiler sur le pont de la Concorde la division de cavalerie Bertin de Vaux revenant du Nord et retournant à l’Ecole Militaire : environ 300 hommes de cavalerie légère mixte, garde et autres, 100 ou 150 lanciers, 500 à 600 cuirassiers, carabiniers et cent gardes mêlés ; enfin un millier de gendarmes à cheval.

6 décembre : Ce soir les journaux donnent la lettre de M. de Moltke annonçant la défaite de l’armée de la Loire et la reprise d’Orléans par les Prussiens le 4. Pénible effet.

7 décembre : 2ème visite au Commandant Massion.

10 décembre : Arrivée de deux fausses dépêches prussiennes apportées par des pigeons capturés, le 19 septembre, à R......... L’une est datée de Rouen (?) et signée de « Lavertaja » qui est à Paris. Faux manifestes. Nouvelles très alarmantes.

11 décembre : Beau sermon de Coquerel pour les blessés. Il fait froid et brumeux depuis quelques jours. Plus de ............... depuis le 30 novembre.

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15 décembre : Assisté au service funèbre du baron Saillard que j’ai connu à Rome en 62 ministre plénipotenciaire et chef du 1er Bataillon de la Mobile, blessé mortellement à Epinay. On se réunit à la Direction des Fonds et un cortège immense se rend à la Madeleine. Je marche avec un M. Bonin, chancelier à ...... Vu M. Billing, Gérault, Meurand, Yagerschmidt, Savry, Noêl.

Ce soir arrivent des dépêches de ...... M. Gambetta annonce la reprise d’Orléans par les Prussiens, leur occupation de R ... et d’Amiens, le départ de la délégation de Tours pour Bordeaux. Triste sensation.......

17 décembre : Mort de Mme Crouzet.

18 décembre : Nouvelle dépêche de M. Gambetta plus rassurante. 3 de nos corps couvrent Bourges et Nevers sous Bourbaki ; les autres après avoir repoussé pendant 12 jours Frédéric Charles se sont retirés dans ..... Nogent le Rotrou et Mortagne en infligeant de grandes pertes à l’ennemi. Celui-ci menace Tours après avoir été repoussé de Blois.

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Manteufel aurait battu en retraite de Honfleur. La Fère repris par nous. De tout cela il résulte

1. Que notre armée de la Loire a été coupée en 2 à Orléans évacué par d’Armelle que remplace Chanzy.

2. Qu’au lieu de se rapprocher de Paris, elle s’en est éloignée.

3. Que ce qui devait être une armée de secours est en ce moment, une armée à secourir,

4. Que nos batailles du 30 novembre et du 02 décembre sur Paris n’ont pas réussi,

5. Que nos provisions s’épuisent.

D’un autre côté, notre armée de la Loire dispute bravement le terrain, l’aile gauche tend la main à l’armée de Bretagne et de Normandie, l’aile droite à celle d’Auvergne, si ces armées existent.

La position de l’ennemi paraît aventurée et son approvisionnement difficile. Les pertes sont considérables. Tout peut dépendre d’une bataille.

18 décembre : On ferme de nouveau les portes de Paris.

19.décembre : Enterrement de Mme Crouzet.

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Le froid recommence

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21 décembre : Attaque marquée de La Roncière entre Le Bourget et Neuilly sur Marne, ........ et la Villa Evrard occupés, par contre, par Vinoy. Retour du froid.

22-23 décembre : Allé aux buttes Montmartre. Rien vu. Nouveau temps d’arrêt. Versions contradictoires sur l’approvisionnement en blé. Les uns Maizeny, Heim, Villiaum ( ? ) disent jusqu’à la mi-janvier, d’autres jusqu’à la mi-mars.
Je mange du cheval depuis 15 jours. Groupes fréquents de nouvellistes sur les boulevards, à Montmartre.

25 décembre : Beau et très froid pour la Noel.

26 décembre : Les opérations militaires sont suspendues par le gouvernement à cause du froid. Il y a eu 11 et 12°. Beaucoup de cas de congélations parmi les troupes dont une forte partie est rappelée dans Paris.

27 décembre : Commencement de bombardement par les Prussiens. Ce matin vers 8 heures 1/2, j’entends une vive canonnade dans l’Est. Elle cesse vers 10 heures. La neige commence. Ce sont les Prussiens qui, de batteries...

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de..... établies au Raincy, à Noisy-le-Grand et à Giverny, ont commencé à canonner les forts de Noisy, Rosny et Nogent. Ils nous ont fait peu de mal. 4 tués et une cinquantaine de blessés. Toujours très froid. Quelle fatalité !
Les délégués du Parlement allemand au nombre de 30, sont arrivés à Versailles dans 15 voitures, avant Noël pour offrir la couronne impériale à Guillaume.
Dénonciation du traité de Londres relatif au Luxembourg par la Prusse !

28 décembre : Continuation du bombardement.

29 décembre : Dans la nuit du 28 au 29, Trochu fait évacuer le plateau d’Avron que 8 batteries prussiennes convergentes d’un calibre plus fort que les nôtres ont couvert de projectiles. Trochu lui-même veille au difficile enlèvement de notre artillerie.

30 décembre : Mécontentement causé dans Paris par cette évacuation et par le ..... de la défense. Réunion des maires à ce sujet chez Jules Favre qui leur annonce, dit le Moniteur, mais...

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... non officiellement, une victoire de Charny sur Frédéric Charles et l’arrivée de l’armée de la Loire à 12 lieues de Paris.

On reproche à Trochu de n’avoir pas fait fortifier Avron davantage en 3 semaines et de trop se plaindre du froid pour ses troupes qui ont eu -18° à Avron une nuit.

Le 29 après-midi, je suis allé aux buttes Montmartre où il y avait 3 ou 4° de froid de plus que dans la rue Rochechouart. La terre glaise gelait aux bottes.

Un meunier m’a montré un corps de troupes (qu’il prenait pour françaises) s’avançant vers le coin S.O. du Bourget, près du château. Il m’a montré aussi des locomotives blindées stationnant au nord du Bourget.

On ne voyait pas la canonnade, mais on l’entendait du côté de Nogent.

Le froid dure depuis 10 jours.

Manuscrit retranscrit par Marie-Claude Isner et mis en page par Guy Frank


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